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L’évolution des crédits culturels : une année de rupture ?

Réalisé par Claire Géhin en avril 2025

Vincent Guillon est politologue, codirecteur de l’Observatoire des Politiques Culturelles (OPC) et professeur associé à Sciences-Po Grenoble. L’OPC a publié en octobre 2024 son Baromètre sur les budgets et Choix culturels des collectivités territoriales. Si la situation semblait plutôt stable sur les deux années précédentes, les coupes budgétaires annoncées pour l’année 2025 vont largement impacter le secteur culturel. Vincent Guillon pointe les fissures désormais bien visibles d’un consensus transpartisan sur la nécessité de déployer des politiques culturelles en France.

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Vincent Guillon
politologue, codirecteur de l’Observatoire des Politiques Culturelles
et professeur associé à Sciences-Po Grenoble

L’Affût : Le Baromètre 2024 sur les budgets et choix culturels des collectivités territoriales1, témoignait d’une relative stabilité entre 2023 et 2024. La rupture amorcée en 2025 était-elle imprévisible ?
Vincent Guillon : Le problème budgétaire 2025 n’était pas encore vraiment lisible en 2023 et 2024. La situation qui s’annonce pour 2025 semble a minima aussi inquiétante et impactante négativement que les années 2014-2015, avec une crise des finances publiques qui avait touché de plein fouet le monde culturel – certainement même davantage, si on se fie aux annonces de coupes budgétaires spectaculaires de certaines Régions et de certains Départements. Pour l’instant, il est difficile d’avoir une vue d’ensemble des constructions budgétaires, mais de manière générale la situation semble assez défavorable aux politiques culturelles, avec des configurations territoriales hétérogènes. Certaines sont franchement inquiétantes, d’autres le sont moins.

L’A. : Y a-t-il des collectivités qui risquent d’être plus impactées que d’autres dans le maintien du déploiement de leurs politiques culturelles ?
V.G : Certainement. Pour les Départements, on se dirige vers des situations majoritaires de baisses, fréquemment entre 10 et 20 %, parfois jusqu’à 40 ou 50 %. Là, on a forcément de grandes inquiétudes.
Les Régions semblent également s’acheminer vers des baisses majoritaires des budgets culture, dans des proportions sans doute un peu moindres que les Départements – les Pays de la Loire mis à part. On serait plutôt sur des baisses des budgets de 5 à 20 %.
Quant au bloc local, qui comprend les communes et les intercommunalités, il est plus dur de lire la situation nationale. On semble néanmoins être en présence de situations plus contrastées que pour les Départements et les Régions, entre baisse significative et relative stabilité, voire dans quelques cas certaines hausses. On peut affirmer que le nerf de la guerre reste ce bloc local, dont la part en termes de dépenses culturelles, par rapport aux autres collectivités territoriales, est de l’ordre de 80 %. Tant qu’il tient dans une relative stabilité ou avec des baisses contenues la situation est difficile, mais on ne peut pas parler d’effondrement. En revanche, si le bloc local flanche, la situation sera catastrophique.

L’A. : Vous évoquez l’idée que les coupes budgétaires de certaines collectivités dans le secteur culturel seraient mises en scène et relèveraient d’une « stratégie de jonction avec l’extrême droite » (Le Républicain lorrain), d’un « glissement idéologique » (L’Humanité). Comment expliquez-vous ce phénomène ?
V.G : Pendant de nombreuses années, il y avait un consensus transpartisan autour du soutien aux politiques culturelles : ce consensus est en train de se fissurer.
Dans le moins pire des cas, les sujets culturels sont considérés comme étant moins en mesure d’asseoir une image positive pour les élu·es, qui prennent leurs distances. Dans le pire des cas, on observe une inversion des valeurs : jusqu’ici, les sujets culturels étaient investis de manière positive, c’est-à-dire dans une perspective de soutien, de construction et d’appui au développement de ce secteur d’activités. Mais on voit plus en plus d’élu·es tenté·es par la recherche d’un bénéfice politique à travers la défiance au secteur culturel et son désinvestissement.
Or le fonctionnement de notre édifice partenarial repose sur un modèle de coopération contractuelle et de volontarisme politique entre l’État et les collectivités territoriales. Ce modèle a accompagné le développement des politiques culturelles pendant un demi-siècle. Ce fonctionnement est possible grâce à ce consensus transpartisan sur la culture, c’est-à-dire des objectifs d’action publique autour desquels les exécutifs, quel que soit leur couleur politique, se rejoignent : une même conception de l’utilité sociale des arts et de la culture et un socle de valeurs communes et généralement admises jusqu’ici, comme le soutien à la création artistique, l’autonomie esthétique des établissements culturels, la préservation du patrimoine, la démocratisation culturelle, l’EAC, etc. Aujourd’hui, de plus en plus d’élu·es jugent que les politiques culturelles n’ont pas rempli leurs promesses, et qu’il est plus difficile de les défendre du point de vue de l’investissement public consenti.


L’A. : Quels sont les autres facteurs qui fragilisent cet édifice partenarial public et remettent en question le soutien au secteur culturel ?
V.G : Un certain nombre de partenaires publics aspirent à une plus grande autonomie dans leurs choix de politiques culturelles. Certaines Régions n’entendent plus autant qu’avant jouer le jeu de la coopération publique et ne souhaitent plus être un « financeur d’appoint ». Plusieurs veulent affirmer un positionnement régional spécifique : on l’a vu dans la Région Pays de la Loire, mais aussi en Auvergne-Rhône-Alpes. Et cette désolidarisation des logiques de financements conjoints contribue à fragiliser l’ensemble de l’édifice partenarial. Enfin, face aux besoins de réduire les charges publiques du côté des collectivités territoriales pour répondre aux demandes d’économie de l’État, certaines décisions sont prises dans l’urgence, dans une relative approximation, ce qui provoque aussi une forme de dérégulation du partenariat public. Tout le monde agit sans s’entendre, au préalable, sur les repriorisations ou dépriorisations d’un certain nombre d’objectifs ou de soutiens dans un cadre budgétaire plus restreint. Cette dérégulation politique accentue encore les fragilités liées à la contestation croissante des modèles de politique culturelle hérités et à l’aspiration de collectivités à une plus grande autonomie. Il y a là tous les ingrédients qui pourraient mener à une déliquescence progressive de l’armature politique, administrative et financière de l’action publique culturelle.


L’A. : Quel·les acteur·rices seront les plus touché·es par ces baisses des crédits alloués au secteur culturel ?
V.G : Encore difficile d’y voir clair. Les capacités financières des acteurs culturels se dégradent depuis plusieurs années, du fait de charges croissantes et de recettes au mieux stables, et surtout de gains en volume qui, du point de vue des ressources et financements, sont complètement effacées par les poussées inflationnistes. Si on ajoute à cette situation une réduction substantielle des soutiens publics, les acteurs culturels vont effectivement devoir faire face à des difficultés importantes.
Pour la suite, il faudra voir ce qui expose et ce qui protège. Mais on peut faire plusieurs hypothèses.
La première, c’est que les acteurs du spectacle vivant sont de manière assez systématique plus exposés que les acteurs du patrimoine. On l’observe depuis plusieurs années dans le Baromètre. On peut l’expliquer par des priorisations politiques, et aussi parce que, dans le domaine du spectacle vivant, les formes de soutiens passent davantage par de la subvention. Il est plus facile d’agir sur ces dernières que sur des dépenses de personnel ou d’entretien qui seraient directement gérées par les collectivités territoriales. De même un établissement public de coopération culturelle (EPCC) sera généralement moins vite ou moins fortement impacté qu’une association, parce que siéger au conseil d’administration d’un EPCC est plus engageant que de répondre à une demande de subvention de la part d’une association. Les statuts et modes de gestion des différents domaines de politiques culturelles ont leur importance aux côtés des effets de dépriorisation politique.
On pourrait penser que les acteurs qui bénéficient de ressources moins importantes seront plus fragilisés que les gros établissements. Mais les situations inverses semblent aussi fréquentes, où des exécutifs sont tentés de faire porter la majorité des coupes budgétaires sur des gros établissements, considérant que ceux-ci absorbent déjà des parts conséquentes de budgets, et qu’il leur restera suffisamment pour continuer à fonctionner. D’autre part, on ne peut pas écarter l’hypothèse que les acteurs considérés politiquement comme étant plus éloignés des majorités en place pourraient être davantage dans le viseur. On l’a vu avec Christelle Morançais2, qui a dénoncé le fait que certaines associations seraient fortement politisées à gauche pour motiver le retrait du soutien de la Région. Et puis, il y a des compétences obligatoires qui reviennent aux Régions, aux Départements. Lorsqu’il y a des coupes, c’est ce qui relève de ces compétences obligatoires qui reste. Enfin, je pense à des contractualisations, qui pourraient avoir un effet protecteur pour certaines catégories d’acteurs, par exemple les contrats de territoire pour la création artistique. Ces nouveaux contrats proposés par la Direction Générale de la Création Artistique peuvent être interprétés comme une tentative de l’État de préserver les budgets des établissements qu’il finance lui-même, surtout ceux des labels nationaux.

L’A. : Le secteur culturel doit-il repenser son organisation ?
V.G : À terme, risque de se poser la question d’une réorganisation du secteur culturel, sans doute autour d’un nombre moins élevé d’acteur·rices. Il faudra dès lors éviter une non-régulation de ce rétrécissement sectoriel qui s’annonce. Même en période de contraction budgétaire, une régulation politique s’impose entre les différents protagonistes du secteur culturel pour continuer à parler de sens, pour avoir des priorisations qui ne relèvent pas uniquement des préférences politico-esthétiques des responsables publics et pour éviter d’accentuer encore davantage des logiques concurrentielles délétères entre l’ensemble des acteur·rices du secteur. Il faudra voir précisément le niveau des baisses pour 2025, et ce qui s’annonce pour 2026.


  1. Baromètre 2024 – Budgets et choix culturels des collectivités, Observatoire des politiques culturelles, octobre 2024.
  2. Présidente du Conseil régional des Pays de la Loire.

OPC
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